Résumé éditeur :
Pour Alma, c'est le grand jour : choisie par le royaume pour le rituel de la Saignée des Dieux, la princesse héritière va voyager jusqu'à leurs terres afin d'en terrasser un, et ainsi venger l'affront fait à l'humanité il y a 500 ans.
Pour Yourcenar, c'est le grand jour : l'Oracle va enfin lui prédire sa rencontre avec l'être aimé. Mais la jeune géante comprend qu'elle est destinée à aimer une humaine, qu'elle devra attendre 1000 ans.
L'une en quête de vengeance. L'autre en quête d'amour. Leurs destins entrecroisés...
Quand j’ai appris que Yoann Kavege avait écrit une nouvelle bande dessinée, je me suis un peu précipitée dessus… et puis je l’ai lue bien un mois plus tard… et j’en fais une chronique trois mois encore après. Faut pas être pressé par ici.
Si je frétillais d’impatience (malgré les délais temporels, oui oui !), c’est parce que j’avais lu un peu par hasard Moon Deer, sa précédente et première BD, qui était juste incroyable. Je crois que je l’ai bien offerte deux ou trois fois, pour vous dire ! C’est l’une des premières BD que j’ai lues en reprenant le rayon à la librairie et celle qui m’a le plus marquée. J’ai donc un attachement fort à ce bédéiste qui a su me faire (re)lire des BD alors que je n’en lisais plus depuis un bon moment et qui m’a, par le même coup, ouvert les portes de la BD adulte.
Rien que le titre, Fantasy, m’intriguait : Moon Deer était clairement de la SF, et là, tout nous laissait entendre qu’on irait directement à l’opposé ! Malgré le changement de genre, je m’attendais tout de même à quelque chose de similaire dans l’histoire ou la narration et en fait… pas du tout ! La seule constante, c’est ce dessin absolument magnifique, qui nous offre des paysages colorés, complètement déments, et des planches à couper le souffle ! La ligne est très claire, et pourtant les détails sont pléthore ; c’est un contraste que je trouve très intéressant et qui fonctionne très bien, à mon sens. Ca donne une véritable profondeur à l’univers.
Là où Moon Deer était quasi muet, dans Fantasy, ça cause comme pas possible. Tout est expliqué, rien n’est laissé au hasard. Cela dit, on n’a pas cette impression d’exposition longue et douloureuse de l’univers, bien au contraire. La narration de Fantasy est assez traditionnelle en soi, et pourtant, Yoann Kavege a refait des siennes en nous retournant complètement le cerveau. Le double point de vue, matérialisé par le sens de lecture - soit de droite à gauche en commençant avec Yourcenar, soit de gauche à droite en lisant d’abord l’histoire d’Alma - est absolument incroyable. J’ai adoré également le fait que les éditions Bubble aient pris soin de mettre un code-barres amovible pour ne pas avoir de “couverture” et de “dos” : on peut vraiment commencer par le côté que l’on souhaite.
Outre l’aspect physique de cette double lecture, on sent également le changement de focalisation entre les deux points de vue. Yourcenar offre des pages éclatantes, aux couleurs vives, empruntes finalement de l’optimisme et de la foi en l’avenir qui la caractérise, là où Alma est plus sombre, avec un sens omniprésent du devoir.
A ce propos, on m’avait conseillé d’entamer la lecture avec Yourcenar, la géante, parce que si on commençait avec Alma, l’humaine, on était spoilé de la fin. Et si j’entends tout à fait que la personne avec qui j’avais échangé avait été déçue de son sens de lecture (Alma puis Yourcenar), parce qu’elle est plus du type à vouloir découvrir les choses et à se faire entraîner dans les plot twists (et vraiment, il fait des plot twist de dingue Yoann Kavege), moi j’ai été déçue de la mienne parce que j’adore voir le chaos prendre forme. Parce que oui, en fonction de quelle genre d’histoire vous souhaitez lire, le choix a vraiment son importance : si vous aimez découvrir l’univers paisiblement, avoir l’histoire qui prend place chronologiquement et avoir un déroulé des évènements qui garde la surprise pour la fin, il faut effectivement commencer par Yourcenar puis lire Alma, comme mon ami.e me l’avait préconisé. En revanche, si vous appréciez le ressort narratif des tragédies grecques - c’est-à-dire connaître la fin dès le début et voir comment on en arrive là -, mieux vaut commencer par Alma puis terminer par Yourcenar.
Je regrette un peu de ne pas avoir fait ce sens de lecture là, parce que c’était vraiment celui qui était fait pour moi. Il aurait fait passer ma lecture de “ouais, vraiment cool” à “par tous les dieux mais quel GENIE” (soyons honnête, à la fin je me suis quand même dit ça, mais j’aurai pu me le dire dès le milieu de la BD). Donc vraiment, quand vous vous lancerez, choisissez bien votre chemin !
Comme sa précédente BD, il est assez difficile de parler de Fantasy sans tout dévoiler : Yoann Kavege a vraiment ce sens artistique qui lit à la fois fond, forme et univers. C’est très jouissif à la lecture, mais beaucoup plus embêtant en chronique !
Pour autant, ce que je peux vous dire sans trop en raconter c’est que la BD est construite comme une épopée, avec ses devoirs, ses prophéties, ses amours et ses déconvenues. J’ai beaucoup apprécié les réflexions sous-jacentes sur la notion de gloire, de destinées et de choix, ainsi que cette espèce de double histoires qui n’en est finalement qu’une, qui aurait pu être tellement plus, mais également tellement moins, qui ne pouvait être que comme elle a été mais qui aurait dû être totalement différente. En ça, je trouve que Fantasy représente bien (et d’ailleurs joue sur !) la notion selon laquelle on obtient un maximum de dramatisme (et de tragique) parce que les personnages auraient pu choisir une tout autre voie, mais ne l’ont pas fait. Cette idée propose ainsi qu’à certains moments un chemin différent aurait pu être emprunté par le personnage, chemin qui agissait comme une porte de sortie. Seulement, la prendre n’aurait pas été cohérent avec les caractéristiques du personnage, c’est-à-dire qu’il est finalement impossible de prendre un autre chemin sans changer entièrement le personnage en lui-même. Yourcenar se voit offrir cette porte de sortie, par au moins trois personnages différents ; Alma de même. Et pourtant… ce qui est advenu était inéluctable, alors même que tout aurait pu être évité.
Cette tension dramatique est absolument délicieuse et parfaitement exécutée, ce qui fait de Fantasy une lecture assez exceptionnelle en plus d’être un régal pour les yeux !